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Un art au gré des émotions

Un art au gré des émotions

En voilà une plasticienne qui fait fi des clichés et tendances, et crée selon l’humeur allègre de son moi, sans toutefois laissés pour compte, le métier, les normes et convenances plastiques de vieille routière de la création.

L’art en effet habitait Laila Skalli depuis l’âge tendre. Encore adolescente, elle suivit avec extrêmement de bonheur, dut-elle me conter, les cours de « Dessin », pour employer le jargon de l’époque, fin des années soixante, au collège Oum-El Banine de Fès. S’en suivit pendant de longues années une résignation à moult contraintes, d’autant plus que son intérêt à l’art devait être vu du coin de l’œil, dans l’entourage. Mais c’est méconnaitre les ardeurs d’une passion qui n’a que trop dormi.

Et c’est le retour inéluctable sur les bancs d’instituts d’art. D’abord au Canada où elle séjourna une bonne part de sa vie. Laila Skalli suivit régulièrement des cours en ateliers de peinture. Elle eut ce bonheur d’avoir été disciple d’enseignants d’art, de l’Université du Québec, au Centre d’Arts Visuels de Montréal, et plus tard, de retour au terroir, elle eut la chance d’être relayée entre de bonnes mains sous l’égide de peintres et professeurs émérites fort connus dans la capitale.

Artiste désintéressée et peu encline aux lumières, Laila Skalli crée comme elle respire. Même si elle n’a pas exposé au grand public des travaux qu’elle a amassés depuis bientôt vingt-trois ans « Maintenant, elle soulève la soupape », osa-t-elle me confier, laissant entendre un besoin ardent de s’exprimer, et d’exhiber, non sans ardeurs, tout un parcours trop longtemps laissé dans les limbes.

Et lorsque Laila Skalli peint, c’est dans une implication totale. Quand la plasticienne fait un rêve qui l’aura secouée, elle se lève telle une écrivaine érodée, le marque ou en fait le croquis et, le lendemain, elle met en pratique les images qui l’ont hantée. Il s’agit de transcrire ses visions tout comme ses sensations via la création artistique. Ce  sentiment esthétique que sous-tend quelque image forte ou une émotion vive, la plasticienne le rend dans un langage fait de formes, de couleurs et de matière .La palette des émotions de Laila Skalli  se révèle déjà  assez large   .Des réactions  à l’égard d’événements,  de sujets  qui l’ont  interpellée, quelque condition de l’individu dans la société , »la perte », un euphémisme que l’artiste a employé pour signifier l’autre état craint par   tous, les naissances et maints objets de réminiscences, qu’elle  interprète au gré des humeurs, y apporte une certaine sérénité chère à l’artiste, ou se plait à rendre des états d’âmes par la seule interprétation diversifiée du visage, « ce miroir privilégié de l’âme » suivant  Charles le Brun, perçu ainsi voilà plus de trois siècles.

Dès lors, le capital d’artiste de Laila Skalli demeure, outre ces  nombreuses esquisses et toiles accumulées au fil des ans, cette mémoire de peintre mais aussi de maman qui laisse émerger son affection pas nécessairement en portraits d’antan mais en création plastique encore avec l’esprit de son époque.

Ainsi, la plasticienne n’hésite pas à sublimer une petite poupée qui a déjà quarante ans d’existence pour en faire le motif central d’un tableau subtilement dédié à Zineb, l’heureuse fille ainée, quand Kenza devrait juste se contenter d’admirer son ‘’Arlequin’’, ainsi rehaussé par sa génitrice, alors que Mohamed, le benjamin, doit s’attendre, en naturaliste à son insu, à la sublimation de son menu panda, longtemps chéri.

Autant de gadgets, d’objets chargés de souvenirs que l’artiste ressuscite en guise de présents mémorables, pour leur donner une seconde existence. C’est cela la magie de l’émotion. D’ailleurs Clive Bell, l’éminent critique anglais, dans son « Art en théorie », l’avait manifestement formulé :  « Nous appelons œuvres d’art les objets qui provoquent une émotion particulière ». Point de divergence dans ce sens ; émouvoir, c’était aussi chez Diderot le maitre mot qui, selon le philosophe des Lumières, justifie même l’acte de peindre.

Néanmoins, comme me l’a spontanément   insinué l’artiste, ‘’on n’est pas obligé de souffrir pour créer’’ La création c’est aussi ces moments de grâce quand la couleur tout comme la matière suscitent de la joie et procurent donc cette envie de jouer avec la matière ou tout autre matériau. C’est le cas d’une assiette travestie en palette que Laila Skalli a tout de suite repêchée et intégrée à une de ses toiles.

Bien plus encore, la créatrice   aime la fantaisie sereine telle cette dame, dans une œuvre récente, que la plasticienne revêt d’une jupe de tissu en blanc, faite de collage subtilement façonné et qu’elle appellera non sans humour, « la duchesse aux pieds nus ».

Une façon entre autres de fuir l’ennui, ce » mal douloureux » selon des littérateurs, pour signifier l’importance du concept de jeu, longuement dissertée dans une certaine philosophie, comme motif par excellence de la créativité, et la place qu’il tient dans les propositions et les légitimations de l’art contemporain.

Dans la peinture de Laila Skalli, le ludique et l’humoristique sont tout aussi manifestes que l’émotionnel, histoire d’absorber moult contraintes du quotidien, non sans un certain engagement encore serein et réfléchi.

Voilà pourquoi son statut de citoyenne et d’artiste parfois se mêlent.

Ni militantisme de façade ni activisme voyant, il n’est pas question pour elle de dénoncer de manière à susciter l’adhésion d’un certain public. Elle semble appliquer la leçon de Sartres selon laquelle ‘’ l’existence est une forme d’engagement par nature’’. N’empêche  que l’artiste dénonce dans des compositions encore  implicites,  cet état en mal de décence de personnes  fragilisées  par les tensions  dans leurs pays, ou ces victimes du manque d’équité en société, mais de façon à peine suggérée  tel ce cœur qu’elle brandit à la place d’un coffre-fort ou  encore ce personnage levant les bras en plein élan vers le céleste, comme pour dire avec Hugo dans Les Misérables, que ‘’certaines pensées sont des  prières , et qu’ il y a des moments où,  quelle que soit l’attitude du corps, l’âme est à genoux’’, belle allégorie d’un immense et visionnaire  poète tout aussi charmante qu’inspiratrice  …

Bref, Laila SKALLI nous met en présence d’un art à l’état vif, pour célébrer l’humain, en plasticienne inclassable, à sa guise, par le biais d’un état esthétique, dans une quête de partage du sensible, une manière sans tapage ni ostentation, de fêter la suréminente élévation que confère l’art et qu’il fait bon découvrir.

Ahmed FASSI.
Tanger .12 juin 2021